
©Emilie Breux
EYES WIDE CUT / QUAND LA NATURE PREND CORPS
La démarche d’Émilie Breux, empruntant à des genres très classiques, du paysage à la ruine, de la nature à la nature morte, propose un dialogue actif avec le monde qui l’entoure et les présences qu’il contient. Cet ici et maintenant se conjugue avec tout un ensemble d’éléments appartenant à la fois à l’œuvre et aux relations entretenues avec la genèse du lieu. Pour l’artiste, l’art peut réactualiser le passé et passer le relais.
Aux Hortillonnages, territoire hybride entre jardin, friche et paysage cultivé, Eyes Wide Cut entre en résonance avec l’histoire de l’Île aux Fagots, où le bois ramassé était autrefois lié en fagots et transporté par l’eau par les hortillons. En travaillant uniquement avec des arbres tombés naturellement, Emilie Breux prolonge ce geste ancien, respectueux du vivant.
Dans ce paysage façonné par l’eau, la terre et le bois, des sections d’arbres reposent au sol, parfois regroupées ou dispersées, comme laissées là par le temps. À première vue, l’installation se fond dans le paysage. Puis quelque chose trouble le regard : certains tronçons, coupés en deux, laissent apparaître des yeux. Figures de guet ou présences endormies, ces regards surgissant des veines du bois confèrent à ces fragments d’arbres une dimension anthropomorphique.
Le titre Eyes Wide Cut renforce l’idée de blessure, de coupe et d’irréversibilité : une « coupe à vif » pour un « regard à vif ». Le bois devient à la fois sujet et outil, matière première et langage. Par un geste précis de marqueterie, rigoureux et respectueux, l’artiste révèle une présence sans imposer de forme. L’arbre, bien que tombé et fragmenté, semble retenir quelque chose de vivant. Il regarde encore. Il veille. Une confrontation s’opère alors entre le tronçon et la marqueterie, entre le brut et la manufacture, entre le naturel et l’artificiel, entre la verticalité originelle de l’arbre et son destin horizontal d’œuvre d’art. Parce que nous ne sommes plus sûrs de leur éternité, les arbres, dressés autrefois vers la lumière, apparaissent réduits à des fragments : tronçonnés, déplacés, transformés.
Pourtant, dans Eyes Wide Cut, ils ne sont pas réduits au silence. Ils deviennent témoins du passé, du présent qu’on leur impose et du futur qu’ils semblent interroger. Le regard qu’ils adressent au visiteur est une invitation à observer autrement, à cesser d’avoir un droit de regard sur la nature pour accepter, peut-être, d’être regardé par elle. Grand protagoniste du vivant et repère ancré dans le réel, l’arbre peut devenir ici passeur vers un monde imaginaire.
Eyes Wide Cut est une œuvre frontale, l’âme d’un lieu, un gardien qui engage le spectateur dans une expérience sensible du temps et de l’espace, offrant un regard sur l’éphémère et sur ce qui est périssable et fragile.
Projet réalisé avec l’aide de Nolwenn Dantan / BUZZWOOD
