
©Atelier Poem
Les hortillonnages d’Amiens portent en eux une tension fondatrice : celle d’une nature éminemment construite, façonnée par des siècles de maraîchage et de canaux tracés à la main. Artifice et nature n’y sont pas opposés, ils se sont fondus l’un dans l’autre au point de devenir indissociables. C’est cette dichotomie qui est au cœur du projet : composer un espace qui soit simultanément jardin, architecture et territoire vivant. Un espace pour devenir un oiseau, ou pour l’observer.
Le projet paysager s’organise en gradients successifs, du sauvage vers le construit. Les rives, abandonnées à la dynamique spontanée du vivant, constituent le premier état. À partir d’elles, plusieurs strates de jardin se déploient, hautes herbes sauvages, prairies fleuries, pelouse de circulation, jusqu’au sol du pavillon, point culminant de l’artifice. Chaque transition génère une richesse biologique qui excède celle de chacun des milieux qu’elle relie. Les hautes herbes et les plantes à baies offrent graines et insectes aux oiseaux, les prairies fleuries nourrissent les pollinisateurs, le vivant qui se nourrit, niche et circule rencontre l’humain qui contemple.
C’est au degré le plus construit de ce gradient que se dresse le pavillon. Pour incarner cette vision de partage, le projet se tourne vers une figure ancrée dans le territoire : le colombier. Structure agricole et noble à la fois, le pigeonnier était jusqu’à la Révolution française un privilège réservé à la noblesse. Réserve nutritive, producteur d’engrais, vecteur de communication, il concentrait en lui plusieurs formes de pouvoir. Le projet en retourne le programme. La forme hexagonale est conservée, avec son mât central hérité des échelles à picots, ces montants hérissés de chevilles qui permettaient autrefois d’atteindre les nichoirs en façade. Mais les colombages, entre structure et ornement, ne sont plus pleins. Évidés, ils deviennent membranes, passages, nichoirs temporaires ouverts sur l’intérieur comme sur l’extérieur.
Leurs assemblages reprennent les dessins traditionnels des maisons à pans de bois du quartier Saint-Leu, qui borde les hortillonnages, retrouvant dans certaines formes d’encastrement les textures et rythmes du paysage naturel environnant. Les six faces du bâtiment sont autant de transitions, d’interstices de dimensions variables, traversables par l’enfant comme par l’adulte, par le martin-pêcheur comme par le colvert. En y pénétrant, le visiteur ne trouve ni murs pleins ni plafond fermé : il est suspendu entre ciel et eau, dans l’intimité poreuse d’un nid collectif. Les colombages ajourés cadrent le paysage sans le clore, laissant circuler lumière, vent, regards et parfois, un battement d’ailes.
Il n’y a plus d’intérieur au sens strict : le dedans et le dehors partagent le même régime, la même absence de hiérarchie. Non plus lieu de possession, mais lieu de passage. Non plus symbole de domination, mais armature légère que le vivant traverse, occupe et réinvente à chaque saison. Ce qui était luxe d’un seul devient commun à tous, un espace de contemplation pour les humains, un palais pour les oiseaux.
Projet réalisé avec Artbois Construction (Charpente et Ossature Bois à Amiens)
